Chamonix-Mont-Blanc-Chamonix

Image (2)

Un traileur est décédé dans le massif du Mont-Blanc le 15 août. Le commandant du Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne de Chamonix est très remonté contre les coureurs mal équipés pour ce genre d’ascension. Ce coureur portait des chaussures aux crampons absolument pas adaptés, il avait un collant et un pantalon à peine imperméable, ainsi qu’une veste légère et un sous-vêtement, pas de quoi affronter le froid « ..Ce qu’a fait cet homme sur le mont Blanc, équipé de cette manière et en mode trail, dépasse l’entendement, le mont Blanc c’est de la haute-montagne, de l’alpinisme avec un grand A »

Déjà à la fin des années 80, les mêmes mots étaient utilisés à l’encontre de ces coureurs intrépides : Folie, stupidité, inconscience. L’été 1988 avait été chaud bouillant à Chamonix.

Certains Chamoniards avaient souhaité que la « course » au record Chamonix-Mont-Blanc et retour s’arrête avant qu’un drame ne se produise. En juillet, ce record avait été battu à plusieurs reprises et amélioré de 53 min alors qu’il avait fallu vingt ans pour le voir progresser de deux heures ! L’idée d’une course en ligne, d’un véritable cross du Mont-Blanc trottait dans l’air. M. Charlet, le maire de Chamonix s’était montré totalement opposé à toute course collective en direction du Mont-Blanc. Même Christophe Profit avait dit : « On ne doit pas transformer la montagne en stade »

Il reste néanmoins qu’aucun arrêté municipal quel qu’il soit ne peut interdire à quiconque d’établir individuellement ou en groupe non «  officiel » un record sur le Mont-Blanc, le droit d’aller et venir étant une liberté fondamentale du droit public français, il en va de même pour les courses sur route longue distance sans classement, il n’y a pas d’autorisation nécessaire en deçà d’un certain nombre de participants. Autant dire qu’à Chamonix «  centre vivant de l’alpinisme européen où pas plus de mille personnes veulent tout régenter » selon Sylvain Jouty, qui était le rédacteur en chef de la revue Alpi-Rando, la polémique faisait rage. Pourtant se détachant de la masse de critiques, Roger Frison-Roche admettait : » Cette course du mont Blanc, c’est un cross sur neige qui ne peut que se dérouler par beau temps. Et c’est à coup sûr une formidable performance athlétique, accomplie dans des conditions très particulières.» Un jugement qui était confirmé par le docteur Jean-Pierre Herry, médecin à l’École Nationale du Ski et de l’Alpinisme : « Cet aller-retour Chamonix-Mont-Blanc, on peut le comparer à un triathlon, à un marathon. Avec toutefois une spécificité qui bouleverse toutes les données traditionnelles de l’effort : l’altitude. Ce qui signifie que cette course n’est pas ouverte à tout le monde. »

Image

Image (4)

Laurent Smagghe

Le mont Blanc, à 4807 m d’altitude et là-bas au creux de la vallée, Chamonix, à 1035 m. Le but consiste à monter là-haut et revenir à Chamonix dans les plus brefs délais. Le défi de taille a été relevé par plusieurs et ce depuis longtemps. En effet, dès 1864, un Anglais, Frédéric Morshead, avait eu cette idée-là, réalisée en 16 heures, avec l’équipement de l’époque bien sûr. Puis en 1968, deux gendarmes de la région accomplissent le parcours en 8 h 45, record qui passera à 8 h 10 en 1975, toujours avec le lourd équipement traditionnel. En 1986, deux savoyards, Thierry Gazan et Pierre Cusin marquent à leur manière le bicentenaire de la première ascension du mont Blanc. Ils sont les premiers à opter pour des baskets. Résultat : 7 h 56, dont 5 h 18 pour la montée. En 1987, Laurent Smagghe fait mieux encore : 6 h 47. Smagghe n’y allait pas par quatre chemins : «  En grande majorité, disait-il, l’alpiniste est un sportif fainéant qui ne connait que la marche et l’escalade, non les sports clés dans la préparation à l’endurance sont la course à pied, le vélo, le ski de fond au niveau compétitif. »

A la mi-juillet 1988, Pierre Lestas, CRS à Briançon, accomplit l’aller et retour en 6 h 22. On peut sans doute parler de record de la prudence puisqu’il ne pouvait guère risquer de se mettre dans la position d’un premier secouru…Le 26 juillet, Laurent Smagghe remet ça : 6 h 16 :« Je n’ai pas cessé de courir. Jusqu’à la gare des Glaciers, puis sur les Bossons…Après c’était l’enfer sur les rochers rouges. J’ai dû faire la trace sur 800 m de dénivelé dans une neige croûtée ou poudreuse. Je perdais mes chaussures. Comme j’avais les pieds gelés, je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite et je devais faire demi-tour pour les récupérer…Pour la descente j’ai tiré tout droit, sur les glaciers, je me suis laissé glisser sur le ventre en faisant l’avion avec les bras. Dans la forêt, j’ai coupé au plus court en me laissant aller sur les fesses. »

Nouvelle tentative le 29 juillet, Jacques Berlié avec Pierre Cusin partent à 5 h 30, ils se trompent dans les rues de Chamonix, c’est ballot !, finalement ils retrouvent peu à peu le bon chemin. Au sommet du mont Blanc, Berlié à 20 min d’avance sur Cusin qui lui reprendra 17 min dans la descente. Berlié était chaussé de « Saucony » : «  Il y avait 300 m de glace vive, j’avais tout d’abord eu l’idée d’utiliser des « Nike Air »…mais quelques jours plus tôt, l’une de ces chaussures a disparu dans un précipice ! »

Image (6)

Image (7)

Ces quatre sprinteurs du Mont-Blanc ; Pierre Lestas, Jacques Berlié, Pierre Cusin et Laurent Smagghe ne se considéraient pas du tout comme des héros. Tous quatre avaient choisi le Mont-Blanc pour un été de tous les records. Le problème c’est qu’aucun d’entre eux n’était chamoniard, ils ne sont pas nés à Chamonix et ils n’y vivaient pas. Ça faisait un peu désordre.

Jacques Berlié : né en 1955 en Suisse, était prof de maths à Vouvry, directeur de la CIME (coupe internationale de la montagne), animateur de jeux à la télévision et à la radio.

Pierre Lestas né en Normandie en 1964, était commandant du secours en montagne de la CRS des Alpes à Briançon.

Pierre Cusin habitait Annecy, Haute-Savoie.

Laurent Smagghe né en 1962, vivait à Meylan dans l’Isère, était maçon à Grenoble. (Laurent Smagghe est décédé en avril 2000 lors d’une sortie en ski de randonnée dans le massif de Belledonne, emporté par une avalanche)

https://www.dailymotion.com/video/xln22k_record-mt-blanc-1988_sport

En juillet 1990 le Suisse Pierre-André Gobet améliore le record de Smagghe de dix-neuf minutes, Gobet en janvier de cette même année avait gagné la fameuse course Buéa-Mont-Cameroun et retour.

Il faudra attendre vingt-trois ans pour que Kilian Jornet réalise moins de 5 heures, record imbattable ?

Chamonix-Mont-Blanc et retour :

1864 : Frédéric Morshead (ENG), 16 heures

1910 : Alfred Couttet, Joseph et Marcel Bouchard, 13 heures

1968 : René Secrétant et Jean-Marie Bourgeois, 8 h 48 min 18 s

30 juillet 1975 : Louis Bailly-Bazin, 8 h 10 min

1986 : Pierre Cusin et Thierry Gazan, 7 h 56 min 30 s

1987 : Laurent Smagghe, 6 h 47 min 09 s

14 juillet 1988 : Pierre Lestas, 6 h 22 min

26 juillet 1988 : Laurent Smagghe, 6 h 15 min 21 s

29 juillet 1988 : Jacques Berlié (SUI), 5 h 37 min 56 s et Pierre Cusin 5 h 41 min

06 août 1988 : Laurent Smagghe, 5 h 29 min 30 s

21 juillet 1990 : Pierre-André Gobet (SUI), 5 h 10 min 44 s

30 mai 2003 : Stéphane Brosse et Pierre Gignaux, 5 h 15 min, record pas amélioré

11 juillet 2013 : Kilian Jornet (ESP), 4 h 57 min 40 s

Image (8)

VO 2 magazine, juillet/août 1989

Spiridon, septembre 1988

Jogging International, octobre 1988

Thierry Lefeuvre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *