Les six jours de New York 1909

Du 8 au 13 mars 1909, les six jours de New York en course à pied   » go-as-you-please  » se déroulent par équipes de deux coureurs. Les meilleurs compétiteurs du moment sont présents au Madison Square Garden.

La France est représentée par Édouard Cibot, 26 ans, et Louis Orphée, 30 ans.

Cibot a gagné Paris-Reims (173 km) et le marathon Conflans-Paris en 1903 (2:34:50). Rouen-Paris (155 km) en 1904.

Orphée a gagné Rouen-Dieppe et retour (110 km) et Conflans-Paris (2:41:10) en 1904.

Les athlètes européens sont arrivés le 1er mars à New York à bord du paquebot Luciana de la Cunnard Line après un voyage de huit jours, ils sont hébergés au Wood’s Hôtel à Brooklyn.

Il y a 27 équipes et 14 nations :

États Unis, Canada, Angleterre, Irlande, France, Italie, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Grèce, Écosse, Pays de Galles, Cuba, Philippines, sont également inscrits : Les indiens Sioux et Mohawk, ainsi que l’U.S Army qui compte sur le caporal Harvey Endlich.

Peu avant la course un coureur de l’équipe des Philippines déclare forfait, c’est une équipe d’étudiants New Yorkais qui prend la place laissée vacante

Les Européens détiennent la plupart des records professionnels sur longues distances, les Américains qui eux détiennent quelques records amateurs sont passés professionnels pour cette épreuve de six jours.

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Parmi les favoris, le duo de Boston : Pat Dineen et Prouty et le tandem Franco-Américain : Albert Corey et Peter Hegelman . Albert Corey est le vainqueur du marathon de Chicago l’année précédente et le vainqueur de Paramé-Rennes et retour en 1902, son coéquipier Peter Hegelman détient le record des six jours par équipes depuis 1902.

Les organisateurs de cette épreuve ont obtenu une dérogation de la Police New Yorkaise pour que cette course pédestre à allure libre dépasse les 12 heures quotidiennes.

Sur les 27 équipes, 10 termineront.

Le départ est donné le lundi 8 mars à 00 h 05 min devant une foule enthousiaste de six à sept cents personnes. Les conditions sont bonnes, le premier tour de la piste de 160 m (10 tours pour 1 mile) est bouclé à vive allure par l’Allemand Tony Loslein qui prend la tête, suivi de George Metkus de Philadelphie et Pat Dineen de Boston. Mike Spring de l’équipe New Yorkaise laisse une impression de facilité trompeuse puisque cette équipe ne terminera pas la course.

Parmi les spectateurs du Madison Square Garden, deux athlètes attentifs : Dorando Piétri, l’Italien malheureux du marathon des derniers jeux olympiques de Londres 1908 et le vainqueur américain  » Little  »  Johnny Hayes. Ils s’affronteront le lundi 15 mars sur 42 km dans cette même salle.

La bruyante colonie irlandaise de New York est venue en nombre soutenir leurs compatriotes Feegan et Curtis.

L’équipe anglaise composée des vétérans Jack Sapsford et Herbert Wolledge montre une forme excellente mais ces deux coureurs ne finiront pas l’épreuve, tout comme les deux New Yorkais Mike Spring et Edward Adams.

– A la fin de la 1re heure les équipes Indienne et de Boston sont en tête dans le même tour avec 14,480 km devant l’équipe Écosse/Pays de Galles à 2 tours, Ernest H Crowhurst représente le Pays de Galles, en 3e position les Américains de Chicago.

Les Français Cibot-Orphée sont 10es avec 12,872 km. Albert Doms de l’équipe belge passe en 11e position.

Les militaires de l’Oncle Sam sont 15es avec 13,190 km, juste devant l’équipe de New England composée de : J.F O’Driscoll et Franck Annable.

J.E Blinke de l’équipe Afro-Américaine est 21e , il a couvert 11,264 km. Les Anglais sont partis prudemment ils sont avant-derniers avec 11,746 km. Ferme la marche l’équipe « Art Students » de New York avec 11,300 km.

– A la 14e heure, les Américains Dineen et Prouty sont leaders avec 177,028 km, moyenne 12,600 km/h. Il n’y a déjà plus que 22 équipes. Cibot et Orphée, alors 3es, reviennent sur la tête de la course et prennent le commandement à la 19e heure avec 218 km.

– A la 25e heure les Français ont parcouru 275,192 km, ce qui constitue un nouveau record, mais les défaillances se multipilent. Il ne reste que 12 équipes sur la piste à la 38e heure, avec 379,797 km Cibot et orphée ont une avance de 13 km sur Dineen et Prouty.

– Mercredi matin peu après deux jours de course, à la 50e heure les positions sont les suivantes :

488 km : Édouard Cibot-Louis Orphée

465,300 km : Georges Metkus, l’Américain et Bill Davis, l’Indien

448,920 km : Feegan-Franck Curtis les Irlandais.

12e et dernier l’Indien Mohaw ; Semeran : 315,360 km (seul)

Une coupe était offerte à l’équipe qui battrait le record des 48 heures : 479,659 km, malgré leurs efforts, Cibot et Orphée n’ont pas amélioré cette marque .

Le vétéran américain Peter Golden, trop fatigué alla dormir et refusa ensuite de relayer son partenaire, l’équipe fut mise hors course !

La paire Mike Spring-Ed Adams qui était au contact des meilleurs durant les 24 premières heures, renonça à cause de la mésentente qui régnait entre les deux coureurs.

Quant à Herbert Woodledge, il arrêta le mercredi matin à 8 heures, son coéquipier Semeran, décida de rester seul sur la piste mais il trouvera un autre partenaire : Quackenbush.

– Au 4e jour (96 heures) les Français ont 861,463 km dans les jambes et ils ont accru leur avance sur la paire Metkus-Davis qui ont dépassé leurs compatriotes Dineen-Prouty.

– Vendredi 12 mars, le classement à la 105e heure :

853,250 km : Cibot-Orphée

822,680 km : Davis-Metkus

791,628 km : Dineen-Prouty

dernier, David Hartley, seul, 532,900 km

– Cibot et Orphée sont toujours en tête à la 130e heure, avec plus de 1100 km, précédant Metkus-Davis d’une quarantaine de km.

Les Français sont accompagnés par  ; Ertel, Naulot, Papalini et le coureur cycliste Vanoni qui sont aux petits soins pour eux : ravitaillements, massages etc… Ils échappent aux douleurs d’estomac qui pénalisent leurs adversaires.

Sauf incident ou blessure la paire française file vers la victoire, ils ne donnent pas de signes de faiblesse. Les Américains Dineen-Prouty deviennent les plus sérieux rivaux des Français, ils ont 38 km de retard «  seulement », les autres équipes ne paraissent pas en mesure de lutter pour la gagne.

Quackenbush et Semeran, le duo reconstitué de la Vallée Mohawk, a arrêté hier jeudi, Semeran demandait 100 dollars pour continuer, son partenaire n’était pas d’accord !

Quackenbush faisait équipe au départ avec Julius Edelson, celui-ci avait été mis hors course mercredi par les officiels car il refusait de faire sa part de  » travail  » ! Mais Edelson menaçait de faire un scandal et après de nombreux palabres il fut autorisé à recourir avec l’Italien Pallenti, qui lui avait perdu son partenaire David Hartley, victime de douleurs d’estomac.

Donc bizarrement les paires se faisaient et se défaisaient durant ces six jours !

Après un repos de 5 ou 6 heures, David Hartley revenu en forme demanda à Tim Hurst, le juge arbitre de reprendre la course en solitaire, ce qui lui fut accordé. Mais si un concurrent se retrouvait seul, il devra faire équipe avec lui. Il restait une douzaine d’heures avant la fin de l’épreuve.

David Hartley, 50 ans, pour participer à ces six jours a fait le voyage de Buffalo à New York dans un wagon de marchandises.

Franck Curtis de l’équipe irlandaise a énormément de difficultés sur la piste et on attend son abandon d’un moment à l’autre.

Peter Hegelman aussi, lui qui a gagné les derniers six jours en duos ici même en 1902 a du mal à finir.

Guignard et Rovere, les Suisses qui sont serveurs de profession, ne lésinent pas sur le vin rouge, ils se sont fait livrer une douzaine de bouteilles.

Durant ces six jours, sur la piste du Madison différentes épreuves sont organisées pour tenir le public en haleine.

Pat White le marathonien, a couru dans l’après midi un 10 mile  « exhibition »  en 58 min 14 s 2/5 Pat White avait un lièvre durant 2 miles en la personne de Percy Smallwood.

L’Italien Pallenti a surpris les spectateurs en suivant le lièvre de White durant un demi mile ! Il se permit même de sprinter en passant la ligne, avant de revenir à une allure plus normale pour quelqu’un qui est en compétition depuis presque six jours.

Louis Orphée aussi se fit plaisir en suivant White sur 3 ou 4 tours de piste, à la grande joie du public.

Bob Hallan, qui faisait équipe avec Percy Smallwood et qui ont abandonné, gagna la nuit dernière un 5 mile à handicap en 27 min et 52 s.

Quant à John Colleman il a terminé 1er d’une marche  » heel-and-toe  » devançant l’Indien Apache, Gold Dollar et Gus Guerrero.

Pat White et le Suédois John Svenberg courront un 10 mile la nuit de vendredi à samedi.

Le dernier jour, les Français déroulent tranquillement et laisse leurs poursuivants refaire un peu leur retard, ils perdent 11 km sur les 32 km qu’ils avaient sur Metkus-Davis.

Le 13 mars 1909 à 22 h 05 min Édouard Cibot, de l’Union Athlétique de Paris franchi pour la dernière fois cette satanée ligne, il est rejoint par Louis Orphée, membre de la Jeunesse Athlétique de Saint-Ouen. Ils entreprennent un tour d’honneur avec l’écharpe et le bouquet offerts par la colonie française.

Les Français, vainqueurs des ces six jours, se sont relayés sur la piste du Madison Square Garden durant 142 h à une moyenne de 8,302 km/h. Ils ont parcouru 1178,980 km, mais n’ont pas battu le record établi le 16 janvier 1902 sur cette même piste par Patrick Cavanagh et Peter Hegelman 1239,216 km.

Cette compéttion leur rapporte 12 000 francs (le prix de l’abonnement annuel au journal L’Auto était de 20 francs).

Le départ a été donné le lundi à 00 h 05 min et l’arrivée le samedi à 22 h 05 min, ce n’est donc pas tout à fait six jours (144 heures) mais 142 heures.

Orphée 1909

Cibot 1909

– «  Soumis à la plus dure épreuve de courage et de volonté qu’il soit possible d’imaginer, Cibot et Orphée en sont sortis facilement victorieux et relativement en bon état, alors que la plupart des équipes concurrentes, plus aguerries cependant à ce genre d’épreuves, finissaient dans un état lamentable. Malgré ce colossal effort, les deux champions français étaient sur le pied de guerre dès le lendemain de l’épreuve. Cibot se plaint un peu des genoux, quant à Orphée, il ne ressent rien et déclare qu’il serait prêt à recommencer.  » Le Journal de la Jeunesse

Après Henri Siret vainqueur des marathons de Londres et Milan, Albert Corey vainqueur à Chicago, Henri de Saint Yves premier à Édimbourg. Louis Orphée et Édouard Cibot ont confirmé la qualité supérieure des coureurs de fond français hors de l’hexagone.

Le classement :

1178,980 km : Édouard Cibot-Louis Orphée (Français)

1157,900 km : George Metkus-Bill Davis (Américain-Indien)

1129,735 km : Pat Dineen-Prouty (Américains)

1107,688 km : Tony Loslein-G Klubertranz (Allemand-Américain)

1085,319 km : Shelton-Fraser (Anglais-Cubain)

1045,047 km : Albert Corey-Peter Hegelman (Français-Américain)

1021,105 km : Feegan-Franck Curtis (Irlandais)

982,322 km : Guignard-Rovere (Suisses)

961,882 km : Navez-Kellar (Belge-Américain)

858,564 km : Julius Edelson-Pallenti (Indien-Italien)

420 miles : David Hartley (seul) Américain

les prix :

1re équipe : 1500 $

2e : 1000 $

3e : 800 $

4e : 700 $

5e : 600 $

6e : 400 $

7e : 200 $

8e : 100 $

9e : 50 $*

10e : 50 $*

11e : 25 $*

* bonus for finishing

New-York Tribune

– Édouard Cibot, né le 3 avril 1883 à Guéret dans la Creuse, est décédé le 10 avril 1917 à Soupir dans l’Aisne.

– Louis Orphée est né en 1878, il survécut à la guerre 14-18, il était cycliste du commandant durant la campagne 14-15 (photo).

Louis Orphée 1914-1918

– Après leur succès retentissant, les deux héros des six jours de New York entreprendront une tournée des marathons aux USA : Pittsburg, Buffalo, Chicago…

Le samedi 10 avril, Louis Orphée gagnera le marathon de Boston en 2:51:27. Il terminera également 1er du marathon de Brighton le 31 mai en 2:59:57.

Le 10 juillet au marathon de Québec, Edouard Cibot terminera 2e en 2:44:00 et Louis orphée 3e avec un temps de 2:48:00

–  »  Ces deux coureurs avaient le délire de la course, tandis que d’autres ont l’apathie du repos.  »  La Fraternité

Thierry Lefeuvre

3 pensées sur “Les six jours de New York 1909

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