Tour de Paris 1918

Le marathon Tour de Paris n’avait pas été organisé depuis 1913, le dimanche 29 septembre 1918 c’est la 10e édition, mais c’est aussi le 1519e jour de la guerre.

«  La journée peut-être considérée comme la première étape vers la phase décisive de la guerre. Les troupes anglo-américaines ont débordé Cambrai. Les troupes canadiennes se sont emparées des systèmes de défenses ennemies Marcing-Marnières. L’armée de Mangin a refoulé les Allemands au nord du Chemin des Dames. Traqué partout, l’ennemi n’est plus en mesure, quelque tenace et courageuse que soit sa résistance, de faire face aux formidables coups de massue qu’il reçoit.. »

«  Le Tour de Paris sera une réelle résurrection du passé. En effet depuis la guerre nous n’avions jamais vu d’épreuve pédestre d’une telle envergure. Nous allons oublier un instant les tristesses de l’heure présente pour nous délecter au spectacle attrayant de pures luttes athlétiques. Grand nombre de poilus actuellement au front se préparent en vue de cette grande épreuve. Beaucoup ont déjà l’assurance d’obtenir leur permission. La guerre veut que pour une fois amateurs et soi-disant professionnels soient réunis dans ce même ring circulaire du Tour de Paris pour combattre pour la même cause et dans le même but. »

Marc Cécil

L’U.S.F.S.A avait autorisé les amateurs à participer à cette compétition car ils avaient exprimé le désir de recevoir des objets d’art et non des prix en espèces. Les amateurs pouvaient donc courir avec les professionnels et avec les poilus qui combattaient pour la libération du territoire. La vieille fédération se voyait exceptionnellement indulgente. En réalité pas si indulgente que ça, puisque le favori, Ahmed Djebella, amateur, se verra interdire le départ de ce marathon.

Le droit d’inscription : 1 franc, sera remboursé à tous les concurrents qui termineront le parcours. Les soldats sont exempts du droit d’inscription.

L’itinéraire : Départ devant la Grande Roue avenue de Suffren, quai de Javel, viaduc d’Auteuil, porte de Billancourt, porte Maillot, boulevard Maillot, rue des Graviers, avenue de Neuilly, porte Maillot à nouveau, porte de Champerret, porte de Meudon, avenue de Suffren.

Maurice Herminier et A. Devaux

Parmi les poilus inscrits :

– Edmond Verguhten du 1er groupe d’aviation, est un rapatrié d’Allemagne où il fut interné de longs mois au camp d’Holminden. Il se classa 5e dans le Grand Prix de Roubaix en 1910.

– Lucien Carron du 1er groupe d’aviation, blessé en 1916, mais complètement rétabli.

– A. Sence, du 149e régiment d’infanterie d’Épinal.

– Marcel Marchand, de la défense fixe, premier des soldats du front dans le cross des Alliés en 1916.

– Eugène Gutleben, du 3e groupe d’artillerie de campagne d’Afrique, Constantine. Champion d’Alsace en 1910 : 28 km en 1h40.

– J. Reynaud, mobilisé depuis le début de la guerre, s’est classé 4e de Rouen-Paris 1907.

– René Fagard du 20e régiment d’infanterie, 2e du championnat de France militaire de cross-country.

– Lucien Perdrix du 11e régiment de cuirassiers…à pied, vainqueur du marathon « versaillais » en 1906, et 3e du championnat de Paris de Cross-country.

Gabriel Longchal

Quelques soldats alliés

Belges :

– Émile de Smet, actuellement au front, marathonien qui a participé à Anvers-Bruxelles et Malines-Bruxelles.

– François Leyssens, Gaston Carels et Antoine Wintgens ils se sont classés 2e, 4e et 6e dans le 5000 m international au Stadium de Rome. Ils repartiront après la course aux armées.

– Alphonse Van Hoye du 2e carabiniers belge, ce sera son premier marathon.

Anglais :

– Le capitaine P. H. Smith de la 35e division, et ses compatriotes C. M. J. Mayne et W. A. E. Carter, ainsi que A. Marshall, Sergent au 4th Queen’s Régiment.

Eugène Gutleben

Le nombre de concurrents militaires par nationalité :

Anglais : 6, Belges : 8, Américains : 1, Italiens : 3, Français : fantassins 23, cavaliers 2, artilleurs 6, sapeurs du génie 1, aviateurs 8, marins 2.

Parmi les favoris :

– Alexandre Navez (BEL), 3e de Paris-Bruxelles 1909.

– Paul Devienne, vainqueur du circuit de l’Ouest 1913,(804 km en 8 étapes).

– Eugène Siméon, vainqueur de Rouen-Paris 1908

– Ahmed Djebella, vainqueur du marathon de Londres 1914, blessé deux fois, décoré de la Croix de guerre, réformé.

– Louis Orphée, vainqueur de : Rouen-Paris 1909, Reims-Paris 1910, Lyon-Paris 1911 (575 km en 3 étapes), circuit de l’Est 1912 (800 km en 7 étapes)

– Marc Cécil, recordman de France des 6 heures de marche. En mai 1915 : 100 km en 11 h 16 min à Paris.

– Paul Besnier, 10e du circuit de l’Ouest 1913

– Gabriel Longchal, blessé de guerre, s’entraîne depuis deux mois : «  Je vais mener la vie dure à tous mes concurrents ; mieux encore, j’estime que je suis imbattable. »

– Le Breton, Hyacinthe Le Boubennec « aussi têtu que brave , l’un des meilleurs du camp de la blanche hermine », 10e du Tour de Paris 1913.

– Maurice Herminier, champion de Haute-Normandie des 100 km, 2e du Tour du Mans, 17 km en 1 h 02 min.

Hyacinthe Le Boubennec

Pour la première fois en France les femmes peuvent participer à une épreuve de marathon. Elles sont trois inscrites : Mme Hutinot, « une de nos plus gracieuses marcheuses ». Mme Marie-Louise Ledru qui a accompli les 132 km de Paris-Rouen, Audax, en 26 heures et Mme Géo Carbonnier membre de l’Audax Club Parisien, Audax cycliste des 300 et 400 km et Audax pédestre des 100 et 150 km.

Tenue des concurrents : Tout coureur ne présentant pas une tenue irréprochable, jersey ou culotte n’étant pas d’une propreté absolue et tout concurrent ne se présentant pas le corps et la figure propres se verra impitoyablement refuser le départ.

Djebella

Ils sont 78 sur la ligne de départ. Ahmed Djebella présent à Paris a déclaré forfait, l’U.S.F.S.A a mis son véto ! Pensez-donc ! Djebella, blessé de guerre, amateur, se serait compromis avec des professionnels comme Longchal, mutilé de guerre ! C’est le règlement idiot de L’U.S.F.S.A qui vivait là ses derniers mois, remplacée par la F.F.A en 1920.

Tour de Paris concurrents

Sur les trois concurrentes inscrites, Marie-Louise Ledru est la seule présente avenue de Suffren, elle terminera l’épreuve en 5 h 40 min et entrera dans l’histoire de la course à pied en devenant la première marathonienne française.

Tour de Paris Marie-Louise Ledru

René Bournouf (39) Louis Passerino (65) Baptiste Passerino (64) Marie-Louise Ledru (171) Rosemberg (88) Marius Jaux (23) Robert Lejeune (21)

Le départ est donné par la nageuse Suzanne Wurtz à 15 h devant la Grande Roue.

Tour de Paris Suzanne Wurtz

En l’absence de Djebella, le véritable spécialiste de la distance, Gabriel Longchal a mené la course à sa guise. Sa victoire a été accueillie avec beaucoup de sympathie, car c’est un blessé de guerre, son bras gauche transpercé de part en part, le gêna plus d’une fois dans son effort. Eugène Siméon, le vieux briscart de Rouen, distancé au début, revint peu à peu pour passer tout le monde à petites et régulières foulées, il termine à 6 min du vainqueur. Le courageux Paul Besnier complète le podium à près de 10 min de Longchal.

Marie-Louise Ledru termina l’épreuve à 21 heures, mi-marchant, mi-courant, avec un grand courage

Tour de Paris départ

Dès le départ c’est l’Anglais Goude qui prend la tête suivi du Belge Devaux, ce dernier passe le 1er à la Porte de Billancourt ; 3,340 km, où est attribué le 1er prix « Dubonnet ». Il y a six « Coupes Dubonnet » en tout.

A Auteuil, le duo de tête Goude et Devaux, voit revenir Longchal, Gallet et Sence, puis Devienne qui précède le vieux Siméon.

A l’approche de la Porte Maillot, 8,195 km, où est attibué le 2e prix, Devaux fait un effort et passe à nouveau en tête, suivi de : Bernardin, Le Boubennec, Herminier, Devienne, Sence, et Siméon à 200 m.

Porte de Clichy, 15,500 km, le 3e prix «  Dubonnet », passent dans l’ordre : Devaux, Longchal et Goude. Boulevard Ney, une foule énorme gêne quelque peu les coureurs et les suiveurs. Porte de la Chapelle, c’est entre une double haie de spectateurs que Longchal et Devaux mènent la course.

Simon Haimovici

Simon Haimovici

Porte de la Villette, 20,600 km, c’est le 4e prix que Devaux remporte devant Longchal, mais peu après la mi-course il abandonne.

Longchal paraît à l’aise il parle avec ses suiveurs, Le Boubennec est 2e, Bernardin 3e, Planche 4e et Siméon 5e suivi de Herminier, du Belge Van Hoye et Godart.

A la Porte de Belleville, Planche abandonne, Longchal augmente son avance, presque 3 km sur son suivant immédiat.

Porte de Vincennes, 27,175 km, le 5e prix «  Dubonnet » est pour Longchal, il est 16 h 47 min, il a donc mis 1 h 47 min pour couvrir les 27 km. Siméon revient sur Longchal, mais il est arrêté à un passage à niveau ! Il regagnera un peu de temps sur le leader qui est victime de crampes et forcé de se faire masser.

Dernier prix des « Coupes Dubonnet » à la Porte d’Orléans, 34,625 km, Dans l’ordre : Longchal, Siméon, Besnier, ça ne bougera pas jusqu’à l’arrivée, malgré les crampes dont est victime à nouveau Longchal à la Porte de Versailles.

Quai de Javel, Longchal aperçoit la Tour Eiffel, il allonge sa foulée. A la hauteur du Métro-Grenelle, les spectateurs du Vélodrome d’Hiver qui viennent de sortir, lui font une ovation interminable. Avenue de Suffren, interdit aux suiveurs, cyclistes, automobiles…Longchal est tout seul au milieu d’une foule fantastique, il arrive premier, joyeux, et son vieux père le serre dans ses bras.

Siméon est assez loin, à l’arrivée il sourit, c’est un habitué des longues distances, il confit : « cela ne fut pas dur ! »

Le vainqueur : « Tout a bien marché, le plus dur ce fut aux environs de la Porte de Clichy (15e km), après j’ai fourni un gros effort et j’ai souffert de crampes mais ce fut peu de choses. Mon bras gauche m’a un peu gêné parfois, il fut transpercé à la guerre et n’est plus aussi gaillard que dans le temps. Enfin, avenue de Suffren, j’ai fait une chute sans gravité…j’ai eu peur, être si près de la victoire et tomber ! Mais je suis bien heureux, j’ai gagné. »

200 inscrits, 78 partants, 38 classés.

Classement :

1er : 3:13:00 Gabriel Longchal, 27 ans

2e : 3:19:00 Eugène Siméon, 40 ans

3e : 3:22:15 Paul Besnier,

4e : 3:31:28 Alphonse Van Hoye (BEL), 23 ans

5e : 3:32:30 Maurice (ou Oscar ?) Deflandre.

…..

38e : 5:40:00 Marie-Louise Ledru, 23 ans, (serait née en 1895 dans la région parisienne)

Gabriel Longchal est décédé en 1938 à l’âge de 46 ans. L’Union Sportive Senonaise et la presse locale avaient ouvert une souscription en faveur de sa famille.

Longchal 1912

Gabriel Longchal, photo prise en 1912 avant sa blessure au bras gauche.

L’Auto

Thierry Lefeuvre

2 pensées sur “Tour de Paris 1918

  • 18 avril 2018 à 2 h 26 min
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    I was wondering if you had the name of the American entrant in the race and any more information on Marie-Louise Ledru. Thank you this was fascinating.

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  • 18 avril 2018 à 15 h 38 min
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    – The American entrant was : Crook (no first name), he was not finisher (bib 170).
    – Little is known about Marie-Louise Ledru, she was born maybe in 1895 ? doubtless in Paris région. In 1917 she participated in Paris-Rouen, 132 km in approximately 26 hours.
    – The last entrant (bib 200) was a Canadian soldier : sergeant Franck Taylor, 25 ans.

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